Et tes enfants n'en font qu'à leurs lettres

Et tes enfants n'en font qu'à leurs lettres

27/10/2007 - A la recherche

Lorsque l'humidité de l'air devient trop pesante, que l'ennui le ronge, que les murs de sa chambre l'oppressent ou lorsqu'il veut boire, il sort en pleine nuit et oublie toujours de rentrer. Une fois le jour levé, je l'entends ouvrir doucement la porte et rejoindre son lit, certain que personne n'a remarqué son absence. Je ne m'inquiète que très peu, pour dire vrai je me moque de ce qu'il fait. Mais ce soir, Papa m'a dit va chercher ton frère ! Alors, je suis sorti et voilà que je goûte la nuit. J'y ressens une paix que je sais apparente et fausse mais je me laisse aller à l'idée plaisante que tout va bien.

Le noir peut être si vaste, si profond, qu'il ne semble rien exister à part lui. J'avance à travers les ruelles et les squares, prenant les chemins dégagés ou les routes effondrées mais j'avance à pas rapides, me demandant où je vais bien pouvoir trouver mon frère. Je me sens comme dans un ventre sombre, perdu, ne sachant où aller et seule la lune ronde et dorée, posée au sommet d'un immeuble, me rappelle que je marche dans ma cité, silencieuse et endormie. J'aperçois devant moi les bouts de fer tordus d'un toboggan et je pense mon frère est peut-être là, dans ce terrain de jeu. Je m'approche, je pousse le battant faisant office de petite porte, je fais quelques tours et mon air de désinvolture, même dans une telle situation, ne me quitte pas. Tout est vide. Les balançoires font de légers va-et-vient sous l'effet d'un vent frais mais le tourniquet reste immobile et la fatigue me prenant peu à peu, je m'y assois quelques secondes.

 

Je me demande ce qui peut vivre dans le noir, je ne parle pas de la simple absence de lumière, non je pense au silence et à la solitude. Rien ne m'apparait autour, je tends ma main devant moi mais je ne la vois pas, seuls mes ongles agitent de légers reflets. Je pense ils vont enterrer Maman mais Maman a peur du noir il ne faut pas la laisser seule. Comment c'est en bas ? Je veux dire sous la terre, avec les petites bêtes, les racines. Est-ce que ça gratte toute cette boue, et l'eau quand il pleut ?

 

On n'avait pas d'argent, Papa a voulu faire un crédit pour pouvoir rapatrier le corps de Maman au pays mais la banque a refusé. Papa a dû se résoudre, nous les enfants, secrètement, ça nous arrangeait que Maman reste près de nous. Je n'aurais pas à prendre l'avion pour me recueillir sur sa tombe, a dit ma soeur. Le carré musulman était peuplé d'âmes alignées les unes près des autres, une place a été faîte pour Maman, dans un petit coin, près d'un muret. Je n'ai pas assisté à l'enterrement, je ne voulais pas quitter ma cage d'escaliers, ils le savaient, ils ne m'ont même pas proposé de venir, les inconscients, à leurs yeux mon absence était naturelle. Je suis resté la journée entière agrippé aux barreaux des escaliers, un homme est passé près de moi on ne va pas te les voler petit, il a dit, tais-toi j'ai répondu. J'en ai voulu à la terre entière, aux adultes qui se disent grands et forts, qui mentent sur leur compte. Ca me donnait envie de vomir leur faiblesse de mourir. Je criais dans l'immeuble comme un fou Ah ! Ils ont la belle vie les morts ! Et nous, on se prend tout, ils nous laissent le sale boulot. De la merde oui ! Voilà tout ! Elle avait pas le droit, je veux dire c'était ma mère, ça devrait pas mourir ces gens-là ! Les voisins ont appelé le concierge qui m'a chassé de l'immeuble, j'ai erré dehors, je ne voulais pas rentrer chez moi.

Je les ai vus marchant les uns derrière les autres, Papa était à la tête de cette foule en deuil. Hypocrites, j'ai crié, hypocrites ! La famille éloignée, les voisins, les collègues, les copains de mon frère, tous étaient venus dire adieu à Maman alors qu'aucun d'eux ne lui avait jamais dit bonjour.

 

Je suis certain que mon frère n'est pas là, dans ce terrain de jeu, alors je reprends ma route, quelque part soulagé de retrouver les lumières qui bordent le chemin. En journée la cité est très agitée, les scooters grillent les feux rouges, les klaxons des automobilistes, les poubelles renversées et les sirènes des ambulances, les cris des riverains et les bagarres qui fleurissent partout. La rue ne connait la paix qu'une fois le soleil descendu. J'avance, les mains dans les poches, ma tête recouverte par la capuche de mon sweet. J'éspère qu'il va bien tout de même, qu'il n'est rien arrivé à cet imbécile, il pense si peu et se risque toujours à toutes sortes d'aventures qui finissent mal. Il paiera, ce n'est pas mon affaire, mais ce soir, je voudrais qu'il ne lui soit rien arrivé et dans ces situations où j'ignore ce qui se passe pour mon frère, la nonchalance me quittant peu à peu pour laisser place à l'inquiétude, je comprends à quel point il est mon frère.  

 

Lorsqu'il est prêt de moi, je ressens comme une épine au coeur qui disparaitrait si je lui exprimais toute la colère, la rancune, la défiance qu'il provoque en moi mais ses absences inexpliquées, comme ce soir, endorment ma rage et ma violence, tout s'en va et l'idée même d'avoir voulu lui faire du mal me parait lointaine, si ce n'est impossible. Pourtant je sais qu'une fois près de moi, les choses s'inverseront, je verrai son visage, ses yeux, sa peau mate et son corps viril, ses dents blanches, je verrai sa beauté qui me crèvera et je n'aurai qu'une idée en tête : lui sauter dessus, hurler pourquoi ? Pourquoi toi et pas moi ?  

 

J'avance vite et pourtant le chemin devant moi me semble infini, je suis fatigué de marcher. Je décide de m'assoir le long du trottoir, je remonte mes genoux vers moi, croise et mes bras et j'y repose ma tête encore lourde. J'ouvre, je referme les yeux, il n'y a pas de différence. Le noir est là, partout qui m'entoure mais je le sens aussi m'envahir de l'intérieur. Quand on est mort, est-ce qu'il est possible d'entendre les pas des vivants ? Est-ce qu'il arrive que les vivants marchent sur les morts ?  

 

En voyant les invités continuer d'affluer à la maison, j'ai préféré partir et je suis allé rejoindre Maman. Ma tête était vide, il fallait seulement que je mette un pied devant l'autre pour arriver au cimetière. Le lieu était désert, j'ai enjambé chaque monceau de terre avec prudence et j'ai vu une petite pierre sur laquelle était gravé le nom de ma Maman. Je me suis assis en tailleur, je n'ai pas pleuré, chaque larme alourdit l'âme du défunt. J'ai dit tu es tranquille maintenant ? Je sais que tu m'entends Maman alors laisse-moi te parler ! Tu penses que tout est fini, qu'enfin tu es débarrassé de moi, mais c'est faux, regarde, je suis encore là, qui t'embête. Tu sais Maman, la mort, je n'y crois pas. Je veux dire que ce n'est pas possible de s'en aller sans revenir. Alors dis-moi Maman, c'est comment en bas ? Les autres, tu leur parles ? En haut, ça va, ils sont tristes parce qu'ils croient que la mort existe mais moi je sais qu'il ne peut pas y avoir de départ sans retour. N'est-ce pas Maman ? Tout le monde finit par rentrer chez soi un jour, et pour toi, ce sera pareil. N'est-ce pas Maman ?

 

Rien ne m'apparait si ce n'est, là-bas, un banc au milieu de rien. Je me suis approché et il était là, allongé, peut-être endormi parmi les bouteilles d'alcool. Il est torse nu dans un hiver de verre, j'ôte ma veste, je le recouvre, je le bouscule, je le pince, je crie, je le frappe. Réveille toi ! Réveille toi maintenant ! Ses paupières tremblent, il n'est pas mort, je le soulève par les bras, son corps est lourd mais beau, pourquoi toi et pas moi ? Il me demande de ne pas le toucher, de le laisser tranquille, il se débat, me mord, il est ivre, il pleure, il crie moi je l'aimais. Je veux dire je l'ai suppliée de rester ! Tu m'imagines moi, supplier ? Elle est partie sans rien me dire. Elle ne m'aimait plus, je crois. J'étais fou de colère, il y avait ce mur devant moi contre lequel je me suis frappé la tête, dans lequel j'ai enfoncé mes poings mais rien n'allait mieux... alors j'ai bu pour oublier mais c'est horrible... je me souviens encore d'elle ! 

 

Il a cette mine d'enfant, ces yeux peints de peur et je sais que derrière ce regard, il arrive qu'il n'y ait personne. Mais ce soir, c'est tristesse, je prends mon frère par la main et réchauffe ses doigts. Transi par le froid, il gémit et son corps se balance d'avant en arrière comme une pendule. Je dis viens on rentre !  


 

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